|
Un soir avant la ronde, Beija-Flôr dit à ses élèves : « Quand je serai mort, le plus grand hommage que vous pourrez me rendre, le plus grand plaisir que vous pourrez me faire, sera de continuer à jouer la capoeira, à apprendre à d’autres ce que vous avez appris avec moi. » Ce jour-là, Beija-Flôr nous rappelait une dimension fondamentale de la capoeira : la transmission. Issue d’une culture orale et interdite, la capoeira a survécu en préservant une partie de la mémoire afro-brésilienne, celle de l’esclavage. Apprise en secret dans les senzalas, elle s’est perpétuée comme un rite d’une génération à l’autre. La pédagogie lui était inhérente puisqu’elle était la condition de sa survie. Aujourd’hui, l’apprentissage de la capoeira obéit toujours à cette volonté de conservation et de transmission non plus seulement d’une identité – celle de l’esclave – mais de sa mémoire.
« Ce n’est pas dans la rue que j’ai appris la capoeira », dit Beija-Flôr. « C’est pourtant là que j’ai commencé à faire quelques mouvements, sans en comprendre le sens, seulement pour mieux me bagarrer, pour devenir plus fort. » Sa première vraie leçon, Beija-Flôr la prend dans l’académie de Mestre Sombra, où le conduit son frère aîné, à l’âge de treize ans. « Après l’échauffement, un élève du mestre qui s’occupait des débutants m’a fait faire la ginga pendant deux heures, seulement la ginga, le pas de base. » Vêtu du costume des débutants, un court pantalon noir, Beija-Flôr se rend quatre fois par semaine à l’académie.
Les années passent et un beau jour, au début du cours, mestre Sombra lui demande de diriger l’échauffement. « C’est au mestre de repérer parmi ses élèves avancés, ceux qui veulent aller plus loin et désirent enseigner. C’est ainsi qu’un jour, mestre Sombra m’a désigné et que je me suis retrouvé face à quatre-vingt élèves, tous des potes, des copains, souvent plus âgés que moi. Je me demandais comment ils allaient réagir mais tout s’est bien passé. Immédiatement, j’ai pris ma nouvelle place et dès lors, j’assurais l’échauffement une fois par semaine. Déjà, je m’occupais des débutants, durant les cours, en leur apprenant des séquences que mestre Sombra m’indiquait. »
Bientôt, Beija-Flôr enseigne à son tour. Il donne désormais le cours dans sa totalité, depuis l’échauffement jusqu’au moment de la ronde, que vient diriger le mestre. Il continue à travailler pendant plusieurs années pour devenir professeur, contra-mestre puis mestre à son tour. « Pour devenir mestre, il faut avoir acquis la sagesse en plus de la maîtrise des techniques du jeu. C’est pour cette raison que l’apprentissage est très long. » Le temps joue ici un rôle fondamental. Seul, il assure la connaissance en profondeur de cette pratique complexe, à la fois musicale, physique et spirituelle. Sur le modèle de la transmission de la culture africaine, où les anciens apprennent ce qu’ils savent aux plus jeunes, la capoeira perpétue un modèle de transmission ancestral. « Le mestre, ce n’est pas celui qui joue de la façon la plus spectaculaire dans la ronde, c’est le gardien de la mémoire de la capoeira. Aujourd’hui, il assure, en plus un rôle d’éducateur auprès des enfants des rues qui trouvent dans l’académie de capoeira une école, une solidarité et une culture qui peuvent changer le cours de leur vie, comme ce fut le cas pour moi », conclut Beija-Flôr .
Par Fabienne Gambrelle, élève de Beija-Flôr.
|