Carnet de rodas :


Article tiré du fanzine brésilianiste libertaire Maíra
(n° 47, octobre–novembre 1997).


Issu du wushu (boxe chinoise), Mehdi est un des profs capoeira de Maíra. Cet été, il s’est rendu pour la première fois au Brésil. Brutes de décoffrage, voici livrées quelques-unes
de ses impressions de voyage…

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    Dans ma trajectoire de capoeirista, courte et agitée, il m’est apparu nécessaire
    de me confronter au quotidien brésilien et de bousculer quelques idées que je savais stéréotypées et reçues. J’ai tenté d’articuler mon récit autour des différents maîtres que j’ai rencontré durant mon séjour, car tous m’ont accueilli à bras ouverts et ont répondu patiemment à toutes mes questions métaphysiques à propos de la capoeira. D’ores et déjà, merci à eux.

    Mon trip au Brésil m’aura emmené de São Paulo à Bahia en passant par le Minas Gerais,
    mais commençons par le début…

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    Fanzine Maíra

     

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    Qui débarque à São Paulo sent l’immédiate nécessité de quitter au plus vite cette ville affreuse. Une brume jaunâtre plane en permanence au-dessus de la capitale économique et financière du Brésil. Cela rend l’atmosphère, hérissée d’antennes TV et de cerfs-volants, tout à fait irrespirable. Encore sous le coup du décalage horaire, je m’enfuis rapidement vers mon premier rendez-vous à Santos avec Mestre Sombra du groupe Senzala dos Santos.

    Il m’accueille comme un ami de toujours et m’invite à venir m’entraîner autant que j’en ai envie dans sa petite académie. Loin des tensions et des violences dont on m’a parlé à propos des rondes au Brésil, à Santos tout le monde joue bas, lentement, en souriant. Sans connaître personne, tout le monde se montre très sympa et chaleureux. Aux bouts de quelques jeux, ouverts et décontractés, voici qu’entre dans la ronde un contra-mestre que j’ai souvent croisé à Paris. Il me fait un grand sourire et me casse la figure en règle devant les yeux ébahis de tous… Le temps de recouvrer tous les réflexes paranos propres à une bonne bagarre, le type me sert la main et sort de la ronde… Incompréhensible ! Qu’est-ce que la capoeira ? Une lutte, une danse, une escroquerie ? Quel est cet assemblage paradoxal invivable ?

    J’interroge d’un regard mouillé Sombra, qui m’explique que lui non plus ne comprend pas pourquoi ses meilleurs élèves, qui enseignent maintenant en Europe, reviennent si chargées de mépris et d’arrogance… « Ce n’est pas moi qui leur ai appris ça !… ». À cet instant, je me résous à me méfier des gens qui sourient. Cruelle extrémité !

    Décidé à noyer ma rancœur dans une bouteille de bière Antàrtica, j’atterris dans un bar de plage à Guarujà (le Saint Tropez brésilien), dans lequel je remarque un type genre play-boy avec un tee-shirt de capoeira Grupo Lembraça Negra, accompagné par toute une bande de surfeurs. On discute un peu et le maître Canhão, c’est son nom, me propose de les accompagner dans une roda de rue devant un bar de surfistas. Encore un peu choqué par ma mésaventure, je décide sagement de ne pas jouer et de rester tranquillement au bord de la ronde. Une centaine de touristes bloquent le bord de la plage dès le premier toque de berimbau. En un instant, l’énergie de la roda se transmet au public qui tape dans ses mains en rythme avec les pandeiros. Un pur moment ! Au bout d’une demi-heure de jeu, Mestre Canhão quitte l’orchestre et entre dans la roda avec une acrobatie très stylée, tout comme son jeu d’ailleurs. Après quelques minutes, le maître ayant lâché sa position de leader musical, le son perd de son swing, de sa cadence, s’épuise peu à peu. Me sentant jusqu’ici inutile spectateur, je propose mes quelques talents musicaux. C’est alors qu’un touriste généreux jette un billet de un real dans le cercle. Le maître stoppe le jeu d’un « Ié! » traditionnel, et entame une longue explication de l’un des usages de la capoeira qui consiste en un jeu acrobatique autour d’un billet qui doit être saisi avec les dents par l’un des deux capoeiristas, le gagnant remportant l’argent et les égard des jeunes filles du coin. Il existe même un rythme spécial à cette tradition : Ponha-laranja-no-châo-tico-tico. Canhâo se souvenant qu’aucun de ses élèves ne connaît le rythme approprié, me lance un « gringo! » tonitruant en m’invitant à jouer un son basique. Mais moi, le gringo, grâce aux leçons de Zanc, mon prof à Paris (un gringo lui aussi), je sais jouer Tico-tico… Je l’entame illico (en soignant le swing) sous le regard exorbité de stupéfaction du maître. Le type n’en croît pas ses oreilles. À cet instant je me suis fait un bon pote ! Après quelques élégantes cabrioles, Canhão attrape le billet, offre un coup à toute l’équipe et relance au pandeiro un samba endiablé que j’accompagne pour son plus grand plaisir au berimbau, tandis que toute la rue tortille joyeusement du popotin. Ah ! Le Brésil !

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    Il me propose de me ramener sur Sâo Paulo en voiture car je veux à tout prix visiter l’académie de Mestre Suassuna du groupe Cordão de Ouro. Il me dépose au coin de la rue en face de l’académie, m’embrasse et m’offre son berimbau… Les larmes me viennent aux yeux. Un instrument qu’il dit m’offrir pour avoir donner une leçon de musique à ses élèves… Ô ! Roi des compliments ! J’apprendrai par la suite que le généreux maître Canhão a envoyé certains de ses élèves à l’hôpital avec des blessures graves survenues après un de ses pétages de plombs qui lui ont assuré une méchante réputation… Je repense à son sourire en coin avec un arrière-goût étrange. Il ne monte pas chez Mestre Suassuna et me dit en partant : « Suassuna est très fort, mais c’est un homo… » (Il existe une certaine homophobie au Brésil en général et dans la capoeira en particulier…) Moi, j’ai très envie de connaître cette légende vivante et le fait qu’il soit peut-être gay ne fait que m’intriguer d’avantage.

    Arrivé en haut d’un escalier étroit, je tombe nez à nez avec un petit homme rond vêtu d’un jean’s décontracté et d’un T-shirt délavé. Il m’invite à m’asseoir sur un banc au fond de sa petite académie vétuste. L’entraînement débute par un maculêlé endiablé. La qualité du chant et le touché des trois atabaques me secouent les entrailles. Une pêche d’enfer maintenue jusqu’à la fin par le sourire rayonnant et la bonhomie joyeuse du maître. Le maculêlé s’arrête au bout d’une heure et Suassuna prend la parole pour présenter les invités de la roda. Durant son discours, il ne cesse de faire le pitre, d’envoyer des blagues, coups de pied et crocs-en-jambe dans tous les sens. C’est ainsi que j’avais imaginé Bilbo le Hobbit de Tolkien,
    rondouillard et jovial.

    La roda débute et tout le monde est mystifié par la beauté du chant et le timbre de sa voix. Les jeux sont puissants et malicieux et, plus le rythme s’accélère, plus les acrobaties apparaissent mêlées d’une magnifique combativité cadencée et chaloupée. Un bien bel ensemble, très entier et si riche en mouvements que je me sens totalement incapable d’y participer. Je me rends compte aussi que je ne connais personne en France en mesure de jouer dans cette ronde là. Trop rapide, trop judicieuse. Les rares gestes violents, immédiatement canalisés par Suassuna, sont entrepris par les plus gradés qui remettent à leur place les débutants impétueux… Une belle leçon de musique, de capoeira et d’humilité. Le seul mauvais point revient aux filles qui n’ont réussi qu’à se crêper le chignon dans le jeu, malgré les efforts de Suassuna pour les séparer… (Capoeiristas françaises en voyage au Brésil, méfiez-vous !).

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    L’étape suivante, après vingt heures de car, est Montes Claros au Minas Gerais, pour rejoindre Mestre Marreta du groupe Berimbau de Ouro (auquel Maìra est affiliée). Une ville de l’intérieur installée au milieu d’une serra vallonnée genre Texas. Canicule, sécheresse, poussière, cactus et urubus. Marreta me reçoit comme d’habitude, avec sa manière bien à lui de camoufler des milliards de petites informations derrière des mots simples. Logé dans l’académie principale, au milieu d’une favela, je découvre dans la salle d’entraînement une horde de gamins surexcités. Quand on parle de favela, tout le monde imagine une misère boueuse, des gangs organisés et armés jusqu’au dents, la drogue, la prostitution, une sorte de ghetto bruyant… La réalité est moins caricaturale. Les difficultés économiques et les changements monétaires du pays ont obligé beaucoup de familles à quitter le centre des villes, pour s’exiler vers des quartiers plus pauvres, voire même vers pas de quartier du tout. Là, elles se regroupent en villages de taules et de bouts de bois récupérés un peu partout. La misère existe bien sûr, mais beaucoup de favelados continuent à travailler en ville, tandis que les gouvernements des États aménagent des canalisations d’eau, des égouts et l’électricité. Les favelas que j’ai connues dans ce voyage étaient faites de brique, de béton coulé à la va-vite et d’antennes paraboliques qui couronnent des toits sans gouttières…

    Les gamins des quartiers pauvres de Montes Claros sont comme des nains ricaneurs aux allures vagabondes qui ne se déplacent qu’en faisant des sauts périlleux et toutes sortes de contorsions inhumaines… Un capoeirista étranger, blond de surcroît et plus gradé qu’eux, ne peut que susciter interrogation et amusement. Au bout de quelques jours, je me rends compte que leur niveau de jeu, leurs potentiels technique et acrobatique dépassent largement tout ce que j’ai bien pu voir en France ! De vrais petits démons… Je découvre aussi qu’il existe une rivalité entre les « petits » et les « grands ». Les plus chétifs se sentant obligés dans la roda de provoquer, d’asticoter sans arrêt les plus grands… Je n’oublierai pas le jeune Dé (12 ans, 1,20m), avec ses trois ans de capoeira derrière lui, qui passe son temps à couper les jeux des plus grands (1,30m) juste pour les énerver. Ceux-ci s’empressent de le recouper pour se venger. Dé, qui a tout préparé à l’avance, se précipite à l’autre bout de la ronde, où un complice l’attend dans le public mains jointes. Dé prend appel sur son ami qui le porte pour faire un saut périlleux encore plus haut… Il prend ainsi l’ascendant sur le grand qui perd encore un peu plus ses moyens par énervement. Mais les grands, qui connaissent sa stratégie par cœur, installent aussi un partenaire près du complice qui bloque les avant-bras de celui-ci pour l’empêcher de porter son ami. Tout le plan tombe à l’eau et Dé est obligé d’enchaîner rondade flip salto sans aide cette fois pour ne pas perdre la face. Tous leurs jeux sont pleins de ce genre de scénario subtil et drôle. Leurs sourires justifient tous les efforts de Marreta pour le fonctionnement de son académie. En partant, il me confie que Dé est un de ses petits préférés…

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    Vingt-cinq heures de car plus tard, j’arrive à Salvador. Fini les cactus, à Bahia, c’est le règne du cocotier. On ne m’a pas menti, le Pelourinho, le Terreiro de Jesus, la Praça da Sé, le Mercado Modelo, et toutes les églises colorées, toutes ces images de cartes postales, c’est vraiment beau, y’a pas à dire. Tout près du Pelô se trouve l’académie du célèbre et incontournable Mestre Bimba, aujourd’hui dirigée par Mestre Bamba. C’est le temple de la capoeira regional. On y trouve un style très combatif, très influencé par la savate. Les jeux sont courts, crispés et violents. Pas d’acrobatie, ni de mouvements superfétatoires, uniquement du coup de pied à 300 km/h. Hors de question d’aller jouer là… Au centre de cette apparente sauvagerie, Bamba gère les énergies de chacun avec sérénité et dextérité. Il impose une pression aux plus timides afin de les stimuler et sait aussi parfaitement détourner les intentions belliqueuses des plus baraqués pour éviter les accidents. Apparemment rigide et autoritaire, c’est en fait un acteur aux talents multiples qui règle avec sagesse la vie de l’académie la plus célèbre du monde de la capoeira. Il m’accueille lui aussi comme un prince et m’invite à m’entraîner tous les matins avec lui. Il passe une semaine à me corriger les mouvements de bases et me propose ensuite de venir au cours du soir réservé aux gradés. Dans cette académie, ce qui différencie les gradés des débutants est que les premiers ont l’autorisation de se battre et que les autres non. Moi, je ne le sais pas encore. Dès le premier exercice, un gigantesque black m’envoie un coup de pied frontal de mammouth dans les côtes qui me scotche au mur. Cela apparemment sans raison, puisque ce n’est pas le but de l’exercice. Je m’éloigne un peu pour respirer et pète soudainement un câble… J’honore sa mère de quelques galants compliments et le menace de mort sous les yeux écarquillés de tous. Je décide de quitter les lieux, car cette forme de violence exagérée et inutile m’est insupportable. Bamba me rattrape au vol et me demande d’attendre la fin du cours.

    Nous passons ensuite trois heures à discuter métaphysique et philo. Si la capoeira est ce que j’en ai vu au Brésil, c’est-à-dire le plus souvent un combat de coq (machos et frimeurs, gonflés d’arrogance et de musculation), rythmé par des musiciens médiocres qui chantent faux, je pense qu’il vaut mieux m’arrêter là. Il me rétorque que la capoeira n’a pas de définition précise, que se sont les capoeiristas qui la font et la défont… Un jeu est une discussion entre deux personnes et aussi une alchimie avec le reste de la ronde. Même si on limite au maximum les risques de bagarre (graduations, hiérarchie), il existe toujours une marge imprévisible en raison du mélange chimique qui s’opère dans la roda. Parfois, ça explose, parfois non. Pour lui, les européens ont reçu une éducation d’après-guerre qui leur donne une certaine « maturité » par rapport à la violence. Derrière un geste violent se cache un sens, une nécessité. Tandis que, toujours d’après lui, les brésiliens et les capoeiristas en particulier sont de fervents individualistes et cela par nécessité. La plupart réagissent instinctivement sans penser aux conséquences, ni pour les autres ni pour eux-mêmes. De grands enfants kamikazes avec des corps qui sont des armes. Il n’y a qu’à constater le succès que rencontrent les tournois de vale-tudo ainsi que le jiu-jitsu et quelquefois la fusion capoeira-jiu-jitsu.

    Il me supplie de récupérer mes affaires d’entraînement que j’avais rageusement balancées dans l’escalier, car pour lui mon point de vue d’européen sur la capoeira, mes perpétuelles questions métaphysiques et mes pétages de plombs sont très intéressants et bénéfiques pour toute la capoeira. Je me sens soudainement faisant partie de ce grand ensemble et je peux ainsi rentrer tranquillement à Paris.

Mehdi

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